Les Juifs séfarades en France au XIXe siècle, par Ruth Tolédano-Attias

Le paradigme séfarade élaboré à partir du mythe de « l’Age d’or médiéval espagnol » est aussi le paradigme d’une rencontre virtuelle entre ces deux principaux segments de la Judaïcité. Si les historiens juifs français au XIX° siècle ont reconduit le mythe de la supériorité séfarade, ils n’en n’évoquent pas pour autant l’existence des Juifs vivant dans les pays arabo-musulmans. C’est après l’Affaire de Damas (1840) que la presse juive française rend compte, au moment de la conquête coloniale, de la rencontre entre les Juifs d’Algérie et les Juifs de France. Elle dit la supériorité des Juifs de l’Europe occidentale par rapport à ceux des pays musulmans que l’on cherche alors à régénérer par les « bienfaits de la civilisation occidentale ». L’inversion du paradigme séfarade se repère dans le rejet du rabbinisme, obscurantiste et ignorant, qui ne désigne plus les rabbins traditionnels d’Europe mais bien ceux séfarades/orientaux, et les stigmatisent au nom d’un orient désormais perçu comme prétendument arriéré et immobiliste. Un grand nombre de textes traduit le statut d’infériorité dans lequel les Juifs d’Europe de l’Ouest relèguent désormais les Juifs des pays musulmans.




Sephardic Jews in France during the 19th century, by Ruth Tolédano-Attias

The Sephardic paradigm elaborated in the myth of the “Golden Age in medieval Spain” is also the paradigm of the virtual encounter between the two principal Diasporas of Jews. Nineteenth-century French Jewish historians perpetuated the myth about Sephardic superiority; however, they did not reference Jews living in Arab-Muslim countries. After the Damas Affair in 1840, the French Jewish press evoked the interactions between Algerian Jews and French Jews during the colonial conquest. These newspapers asserted the superiority of Western European Jews over those from Muslim countries because of the « benefits of Western civilization ». The reversal of the Sephardic paradigm is located in the rejection of « rabbinism ». This belief, previously attributed to European rabbis, was mapped onto Sephardic rabbis who were stigmatized because of the supposed immobility and backwardness of the Orient. Therefore, at that time, a large number of texts referred to European Jews’ perceptions about the inferiority of Jews from Muslim countries.